Lorsque je la rencontrai donc pour la première fois, nous nous connaissions en fait déjà mais n’avions jamais établi le contact. Ce fut chose faite au hasard d’une soirée parmi tant d’autres.
Nos regards se croisèrent, étonnés de se rencontrer dans cet endroit, à cette occasion :
« Tiens, tiens, Sibylle…, lançai-je pris d’un élan rhétorique des plus impressionnants.
- Bonsoir Rodrigue…
– Je ne m’attendais pas à te trouver ici.
– Et bien tu vois… »
Elle n’avait pas besoin d’en dire plus. J’appris plus tard en découvrant une à une les différentes couches de sa personnalité que sa plus grande force était sans aucun doute son habilité à suggérer les choses sans jamais les énoncer complètement.
Après quelques banalités, la connivence s’établit d’elle-même :
« Tu sais ce dont j’ai envie là ? me questionna-t-elle.
- De remplir ton verre vide ?
- Oh…Toi tu lis dans mes pensées ! »
Cette « aura » hors normes qui l’entourait faisait que l’on suivait très facilement le chemin – la voie – qu’elle proposait et alors, suggérer – sous-entendre – lui suffisait pour vous convaincre de la suivre. Mais cette personne prenait toute son ampleur non pas au sein d’une assemblée mais plutôt au cours de « tête-à-tête ». Son aura n’était pas celle d’une oratrice s’adressant à la foule, mais plutôt celle d’une conteuse qui endort les enfants à la tombée de la nuit. En effet, ce qu’elle préférait et la situation dans laquelle son langage devenait le plus appréciable se trouvaient être ces discussions isolées au milieu d’une atmosphère de folie ; lorsque tout ce qu’il y a autour s’évanouit et que l’on ne fait plus attention qu’à l’autre et à ses yeux, sa bouche, ses cheveux, sa façon de parler, ses tics, ses mimiques ; lorsque l’on découvre ce qu’il y a en dessous, les états d’âme, les sentiments, l’histoire cachée. Ces face-à-face où l’on a le temps de se regarder, de se parler puis de s’apprécier.
Ce qui fit la force de cette première rencontre fut son caractère exclusif. Nous bûmes et discutâmes sans décrocher alors qu’autour de nous des vagues de folie montaient, tournoyaient, parfois nous effleuraient mais jamais ne nous attiraient très longtemps à l’écart l’un de l’autre. Lorsque je réalisais qu’elle s’était évanouie dans le flot enivré de la soirée, je cherchais alors autour de moi et découvrais rapidement dans mon champ de vision, un morceau d’étoffe violet aux nuances pourpres flotter légèrement derrière une porte à demi-ouverte (à demi-fermée ?) ou bien le cuivré de sa chevelure auburn à quelques pas de moi. L’impression étrange qu’un fil était maintenant comme tissé entre nous deux m’était à la fois plutôt agréable mais aussi obnubilante. Il ne se passait guère plus que quelques minutes entre chacune de nos rencontres car nous souhaitions tous deux continuer cette histoire et étions avides d’en connaître la suite.
Nous échangeâmes diverses expériences sur notre vécu, nous découvrant des aventures, des émotions, des sensations passées similaires. Nous évoquâmes la littérature :
« Tu connais Borges Sibylle ?
- Ouais… Il aimait pas les miroirs ce type là, nan ? »
Et bien d’autres sujets :
« T’en penses quoi toi des miroirs ? lui demandai-je un brin taquin.
- J’aime bien ça pour le côté voyeuriste », me répondit-elle sans se démonter, d’un air faussement détaché, un léger sourire au coin de la bouche.
Après avoir bu une gorgée du liquide doré présent dans son verre elle ajouta : « et puis j’adore voir mon image, j’suis un peu narcissique tu vois. Mais tu sais, il y a encore mieux que de voir son reflet dans un miroir et c’est de le voir dans les yeux de l’autre. »
Cette remarque me laissa sans voix et ce fut précisément à cet instant que je perçu ma réflexion dans son regard. Je réalisai alors à quel point nos visages (et donc nos yeux) se trouvaient proches. Je n’avais pourtant remarqué auparavant ni mon reflet ni quoique ce soit d’autre, si ce n’était le magnifique vert d’eau de son iris. J’eus également la troublante sensation qu’elle pénétrait mes pensées, me faisant savoir qu’elle était parfaitement consciente de sa ligne directrice : une fois insinuée dans mon esprit, elle allait lentement y prendre place, grappillant chaque jour un peu plus d’espace, peut-être jusqu’à l’obsession… Cependant, une chose était sûre ; il y aurait un jour une fin.
« Bon, j’ai plus rien à boire moi ! » s’indigna-t-elle en disparaissant dans une des pièces adjacentes, oubliant au passage son briquet sur la table. Je m’empressai de le ramasser.
La soirée continua jusqu’à tard dans la nuit et ma curiosité envers Sibylle avait été attisée par ses dernières paroles. Nos regards ne cessèrent de se croiser et nous eûmes encore quelques discussions, qui restèrent malheureusement dans le domaine de la banalité. Simplement, une première page avait été écrite ce soir là.
Les convives quittèrent les lieux au fur et à mesure et l’ambiance était devenue beaucoup plus calme lorsqu’en parallèle aux chants des oiseaux, les derniers fêtards (dont Sibylle et moi faisions partie) se décidèrent enfin à aller rejoindre Morphée.
« Ah ! Fait chier j’ai perdu mon briquet, se désola-t-elle une cigarette entre les lèvres.
– C’est ça que tu cherches ? demandai-je en brandissant le briquet d’un air, je dois bien l’avouer, légèrement triomphant.
– Ah c’est toi qui l’avais ? Elle alluma sa cigarette. Au fait, tu veux mon numéro Rodrigue ? »
Je le notai bien évidemment et lui communiquai le mien, fort réjoui de cette nouvelle avancée qui nous permettait d’ouvrir un nouveau mouvement.